
Petit tour des Flandres Françaises et grande course dʼun jour, le Paris-Roubaix surgit dans la saison cycliste des classiques ce dimanche et succède au «Ronde Van Vlanderen», le Tour des Flandres (belges celles-là), pour livrer une des plus belles partitions du monde de la course.
LʼEnfer du Nord, cʼest le temps qui sʼarrête, qui se remonte. Pendant une journée, ces hommes habituellement bigarrés de cale-pied en cuissard par leurs sponsors et mécènes se retrouvent bariolés dʼune toute autre couleur, la même pour tous : celle de la terre. La boue, la froidure, la poussière, confèrent à ces spartiates des grimages incroyables. Ce dont tout enfant rêve un jour, barboter dans la gadoue, se vautrer et voir les sillons se creuser sous ses pneus, ses pas, sa course, ces hommes-là le redoutent, le vénèrent et psalmodient des prières pour que leur soit épargnées chutes, crevaisons, caniveaux casse-pattes et glaises enlisantes. Ils prient pour enfin goûter au privilège de partager la douche sous les travées du vélodrome et se débarrasser fièrement de leur carapace dʼargile.
Les classiques mettent à lʼhonneur le Nord. Cette terre de sacrifices, de douleurs. Ce fut Vimy, Liège, lʼypérite, la Der des Ders, les poilus et les tranchées, les Ardennes, les collines à conquérir, les forts à occuper. Attention, je ne parle pas ici de la Normandie. Ni du débarquement. Cette course, la «dure des dures», celle qui passe par la Tranchée dʼArenberg, le «Carrefour de lʼArbre», cʼest un hommage de plus aux circonstances et aux hommes de la Grande Guerre. Elle part de Compiègne (où lʼArmistice de 1918 fut signé), longe les anciennes lignes de front, Verdun, la Marne, lʼEscaut. Tout dans cette course, plus encore que dans dʼautres courses cyclistes, porte vers la souffrance, la dureté, le sacrifice, le coup de force. Pas complètement pour tous cependant !
Pour un gamin du Nord comme moi, elle nʼoccupe pas que cette fonction ténébreuse. Jʼai eu très peu dʼoccasion de voir la course. La «Pascale», je lʼécoutais à la radio, avec mon père qui pour un temps reprenait ses gammes et me contait Stablinsky, lʼarbre, Gand-Wevelghem, Bouvines, ou sʼirritait contre ces «flahutes» suceurs de roues ou en appelait à lʼesprit de De Vlaeminck.
Paris-Roubaix, je vais une nouvelle fois la suivre de loin. Elle me rapprochera comme toujours des champs de betteraves et de patates, des ballades dominicales sur les «plages de pavés» du Nord. Au coeur desquelles ces rocs sont les carottes et les bâtons de coureurs en quête de gloire. Le Paris-Roubaix, si vous le permettez, cʼest pour un chti en Québec une ostie dʼoccasion de prendre une bouffée de nostalgie et de tendresse. Une crisse de belle façon de sentir le fumier dʼmin coin, la bière des estaminets flandriens et entrevoir la bonhommie des passionnés ! À vos télés amis du vélo, et contemplez mon beau pays !
à lire : Philippe Delerm, La tranchée dʼArenberg et autres voluptés sportives, Folio, 2008.